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.On n’évoquait qu’avec réticence ce que cela entraînait.Tintaglia la dragonne avait émergé vivante de sa coquille ; des autres « troncs » qu’on avait débités en planches destinées aux navires, combien contenaient des dragons viables ? Nul n’en parlait ; même les vivenefs renâclaient à discuter des dragons qu’elles eussent pu être, et Tintaglia elle-même n’avait jamais dit un mot sur ce sujet.Néanmoins, de l’avis de Leftrin, si on apprenait qu’il avait découvert un bloc de bois-sorcier, on le lui confisquerait ; il ne fallait surtout pas que la nouvelle se répandît à Trehaug ni à Terrilville, et que Sâ le protège si la dragonne en entendait parler ! Non, il ferait tout pour garder sa trouvaille secrète.Jadis, il eût pu vendre son trésor aux enchères, mais aujourd’hui il devait l’écouler discrètement, à l’insu de tous, et cela le contrariait ; néanmoins, les débouchés, les bons débouchés, ne manquaient pas : dans une ville aussi concurrentielle que Terrilville, il y avait toujours des négociants prêts à acheter des biens sans se montrer trop curieux de leur origine, ou un Marchand ambitieux prêt à se lancer dans le commerce d’objets illégaux dans l’espoir de gagner les faveurs du gouverneur de Jamaillia.Mais le bel et bon argent, les meilleures offres viendraient des négociants chalcédiens.La paix instable entre Terrilville et Chalcède n’existait que depuis peu ; des traités partiels avaient été signés, mais les grandes décisions concernant les frontières, les échanges commerciaux, les tarifs douaniers et les droits de passage restaient en négociation.Leftrin se disait aussi que la santé du chef suprême de Chalcède déclinait, et des émissaires avaient déjà tenté de remonter le fleuve du désert des Pluies à bord de vivenefs louées ; on leur avait barré la route, mais chacun savait quelle était leur mission : ils souhaitaient acheter des échantillons de dragon : sang de dragon pour les élixirs, chair de dragon pour le rajeunissement, dents de dragon pour fabriquer des dagues, écailles de dragon pour créer des armures légères et souples, verge de dragon pour la virilité.Apparemment, toutes les histoires de bonne femme à propos des pouvoirs médicinaux et magiques des extraits de dragon étaient parvenues aux oreilles de l’aristocratie chalcédienne, et les nobles rivalisaient d’ardeur pour gagner les faveurs de leur duc et s’employaient à lui procurer un antidote au mal débilitant qui le terrassait peu à peu.Ils ignoraient que Tintaglia avait éclos du dernier bloc de bois-sorcier que possédaient les habitants du désert des Pluies, et qu’il ne restait aucun embryon de dragon à disséquer puis à envoyer en Chalcède.Tant mieux ; Leftrin partageait l’opinion de la majorité des Marchands : plus tôt le duc de Chalcède descendrait dans son tombeau, mieux cela vaudrait pour les affaires et l’humanité.Mais il partageait aussi leur point de vue pragmatique selon lequel, en attendant, autant faire du profit sur le dos du vieux guerrier malade.S’il décidait d’emprunter cette voie, il lui suffisait de trouver le moyen de transporter intact le bloc pesant jusqu’en Chalcède ; à coup sûr, les restes du dragon à demi formé qu’il contenait atteindraient là-bas un prix astronomique.Il n’y avait qu’à convoyer le cocon jusqu’en Chalcède… S’il ne réfléchissait pas trop, l’opération pouvait paraître simple, comme s’il n’y avait pas besoin de treuils ni de poulies pour le déloger des arbres qui le bloquaient puis le hisser sur la gabare – sans parler du secret dont il faudrait entourer cette cargaison ni de la difficulté d’arranger secrètement son transport depuis le fleuve du désert des Pluies jusqu’en Chalcède.Son bateau ne parviendrait jamais à effectuer un tel voyage, mais il pouvait l’organiser, et, s’il ne finissait pas dépouillé ni assassiné à l’aller ou au retour, il pourrait sortir extrêmement riche de cette aventure.Il accéléra le pas malgré sa claudication : la sensation de piqûre dans sa botte se muait en brûlure.Quelques cloques n’auraient rien de grave, mais une plaie ouverte s’ulcérerait rapidement et le laisserait boiteux pendant plusieurs semaines.Au sortir de la broussaille des sous-bois, dans la zone plus à découvert qui bordait le fleuve, il perçut la fumée du fourneau de la coquerie et entendit les voix de ses hommes ; des crêpes étaient en train de cuire et le café infusait.Il était temps de remonter à bord et de lever l’ancre avant qu’on se demandât ce que cachait la promenade matinale du capitaine.Quelqu’un avait eu la prévenance de jeter une échelle de corde à son intention ; sans doute Souarge : le timonier avait toujours quelques pas d’avance sur le reste de l’équipage.Assis sur le bastingage de proue, Eider, taciturne et massif, fumait sa pipe du matin ; il hocha la tête et souffla un rond de fumée en guise de salut à Leftrin.S’il était curieux de savoir où son patron était allé et pourquoi, il n’en manifesta rien.Leftrin réfléchissait encore à la meilleure façon de transformer le bloc de bois-sorcier en espèces sonnantes et trébuchantes lorsqu’il posa sa botte boueuse sur le premier barreau de l’échelle.Le regard des yeux peints de Mataf croisa le sien, et il se figea : une pensée radicalement nouvelle venait de faire irruption dans son esprit.Garde-le ; garde-le et sers-t’en pour toi-même et ton bateau.Pendant un long moment, immobile sur l’échelle, il contempla les possibilités qui se déployaient dans sa tête comme des fleurs s’épanouissant à la première lueur de l’aube.Il tapota de la main le flanc de la gabare.« Ce n’est pas impossible, mon vieux.Pas impossible du tout.» Puis il acheva sa montée, prit pied sur le pont, ôta sa botte qui prenait l’eau et la jeta dans le fleuve pour qu’il la dévorât.Quinzième jour de la Lune du PoissonSeptième année du Règne du Très Noble et Magnifique Gouverneur CosgoPremière année de l’Alliance Indépendante des MarchandsDe Detozi, Gardienne des Oiseaux, Trehaug, à Erek, Gardien des Oiseaux, TerrilvilleLe parchemin scellé contient un message de Grande Importance de la part du Conseil des Marchands du Désert des Pluies de Trehaug à l’attention du Conseil des Marchands de Terrilville.Vous êtes invités à envoyer les représentants de votre choix à l’occasion de l’éclosion des Dragons du Désert des Pluies.Selon les instructions de la sublime et royale Dragonne Tintaglia, les cocons seront exposés à la lumière du soleil le 15ème jour de la Lune Verdissante, dans quarante-cinq jours.Le Conseil des Marchands du Désert des Pluies se réjouit d’avance de votre présence à la naissance de nos dragons.Erek !Nettoyez vos nichoirs et passez les murs de votre pigeonnier à la chaux.Les deux derniers oiseaux que j’ai reçus de votre part étaient infestés de poux et ont contaminé un de mes pigeonniers.Detozi2L’éclosionCe fut la chance qui amena Thymara au bon endroit au bon moment.Accrochée à la plus basse branche d’un arbre près de la plage aux serpents, elle songea que jamais la fortune ne lui avait souri à ce point.D’habitude, elle n’accompagnait pas son père lorsqu’il descendait aux niveaux inférieurs de Trehaug, et encore moins quand il se rendait à Cassaric ; pourtant, elle s’y trouvait bel et bien, et précisément le jour où Tintaglia avait décrété la présentation des coquilles de dragons.Elle jeta un regard à son père, et il lui retourna un sourire complice.Elle comprit alors soudain que la chance n’avait rien à y voir ; il savait le plaisir qu’elle prendrait à assister à la cérémonie et il avait prévu leur sortie en conséquence [ Pobierz całość w formacie PDF ]