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.Mais en plus de ma propre mémoire des sons, des bruits, de ce qui est d’entendre, il y a surtout de la résonance.Un gong silencieux, des souffles lourds ou pointus.Et Laura était comme une fréquence muette, comme une présence.Une présence, c’était ça.Dès que j’ai été sur pied, je suis revenu aux jardins, presque en courant.Comme un fou, j’ai retourné la terre du carré de Toto pour supprimer jusqu’au creux invisible que le corps de Laura aurait pu y laisser.Je n’avais pas le droit de toucher à la terre du voisin, c’était dans les statuts, mais je ne pouvais pas faire autrement.Comme aussi changer les bidons.J’ai pris ceux de Toto et mis les miens à leur place.Il ne dirait rien, ça faisait deux ans qu’il ne venait plus.J’étais écœuré que l’allée, encore détrempée, ait pu l’être de cette eau où elle avait baigné une dernière fois, et la boue, contre les bordures en ciment, me soulevait vaguement l’estomac.Et je me rendais compte petit à petit que ce jardin, cet endroit où, pour la première fois de ma chienne de vie je me sentais à peu près à l’aise, me gênait, me troublait, me pesait inexplicablement, augmentait mon angoisse.Je me suis alors dit bêtement que j’étais définitivement marqué par la douleur, la tristesse, la mort, et ça depuis toujours, depuis mon enfance, et que la faucheuse ne me laisserait donc jamais en paix, qu’elle m’aimait bien, qu’elle m’entourait de ses doigts d’ortie, et que c’était peut-être ça, ma vraie fonction sociale, être entouré de mort, de façon à ce que d’autres puissent vivre plus tranquillement, puissent éprouver, tout simplement, de la joie.Il ne fallait surtout pas que je le prenne en grippe, ce petit bout de terre, ou bien j’allais, moi aussi, être en friche, une jachère personnelle, me retrouver sans rien, à me recroqueviller dans mon trois-pièces près de la gare, rue de l’Insurrection, tu parles, je ne m’insurgerai plus contre rien, même pas contre moi-même.Puis je me suis mis à lire le dernier livre qu’elle m’avait donné, un bouquin que je n’avais pas encore entamé, que j’avais laissé sur une des étagères du cabanon, entre les graines de mangetout et le produit anti limaces.Un bouquin qui avait un peu gonflé à cause de l’humidité.Je l’ai lu, deux jours durant, presque sans bouger, sans sortir de chez moi, calé sur un coussin, avec un litre de chardonnay pas loin.C’était un livre qui parlait d’amour et d’aventures, une immense crétinerie, un militant genre maoïste des années 68 tentant de soumettre le corps et l’esprit d’une pauvre étudiante, une rastignacouette de province qui découvre la trahison, le pouvoir et soi-disant l’entrée tonitruante dans l’âge adulte.Pourquoi Laura avait-elle voulu que je lise absolument cette merde ? Un mystère de plus.Peut-être qu’elle avait aimé ça, après tout.Va comprendre… Elle ne me dirait plus pourquoi, en tout cas.Un secret de tombe, comme on dit.Et puis les gaufrettes me disaient ce que je devais faire, jour après jour.C’est un rite que je pratique depuis longtemps.Il y en a qui lisent l’avenir dans les tarots, le marc de café, il y en a qui confortent leurs décisions en se tapant tous les jours l’horoscope du Parisien libéré, d’autres qui, pendant longtemps, ont ouvert leur petit livre rouge, moi, ce sont les gaufrettes.J’en achète de nombreux paquets que je vide, à la maison, dans une grande boîte en fer.Et, tous les matins, j’en trempe une demi-douzaine dans le café.Pas de la gaufrette moderne, croustifondante ou je ne sais plus quelle connerie, non, la gaufrette ancienne, celle avec une petite phrase, un proverbe, un conseil, une question, écrits en relief sur la pâte jaune et craquante.Alors, chaque matin, je prends au hasard la première qui me tombe sous la main et la phrase écrite dessus guide ma journée, me conseille, me réconforte.Ou me fait marrer, tout simplement.Et ce matin-là, j’ai carrément étalé mes six gaufrettes sur la table.Il y avait deux « Tu es charmante », une « Ne remets pas à demain », une « Vous serez centenaire », une « Plus jolie que jamais », et surtout deux « Cherche la lumière ».Hasard ou pas, impossible d’être plus explicite.Les gaufrettes me montraient la voie.Ce n’était pas une bêtise de plus, autant s’en remettre à ce genre d’artifice, j’ai trop connu de gens qui cherchaient la vérité en piétinant le cadavre de l’autre, j’ai trop côtoyé de naïfs salauds qui étaient prêts à ensanglanter la Terre entière pour une simple question de bon droit, de « réel », voire de justice, ce mot, dans leur bouche, sonnait comme justesse, je me suis trop battu contre tous ceux qui encartent pour mieux écarter, j’ai trop appris à ne compter que sur moi-même, et quelques potes, quelquefois, quoique…Et puis la retraite, je ne voulais pas vraiment que ça signifie se retirer, aller à l’envers, revenir à son point de départ.Moi, mon point de départ, c’était une balle de fusil dans la tête.Alors… La retraite, c’était tout simplement l’arrêt tant attendu d’un esclavage relatif et moderne.C’est tout.Pas l’arrêt du plaisir.Pas celui de la vie.Je sais que les anars de mon pays avaient tendance à hurler « Viva la Muerte ! », moi j’ai toujours envie de crier, non pas « Vive la vie », faut pas pousser, mais « À mort la Mort ! ».Le salaud qui avait bousillé la petite Laura, il fallait lui faire passer le goût du pain noir.Et puis ça faisait longtemps que je ne m’étais pas frotté à la réalité des choses, longtemps que je ne m’étais pas battu.Même si on se bat en pensant, comme toujours, que c’est loin d’être gagné.Même quand on sait pertinemment que c’est perdu d’avance.Au jardin, je me suis pris une cuite carabinée, au vin blanc.Debout au bout de ma petite parcelle, c’était comme si j’étais à la pointe d’un promontoire, ou d’un bateau, face à une mer totalement verte et brune qui s’écartait, mouvante, de chaque côté de mes deux pieds immobiles.J’avançais imperceptiblement, je tanguais sans aucun mouvement, je roulais en restant bien droit.Je m’enfonçais dans le monde sans effort.C’est dans cet encart des choses dû au vin, que j’ai décidé que j’allais le trouver, moi, l’assassin de Laura, et pour une seule raison, une belle et bonne raison, pour pouvoir m’occuper tranquille de mes patates, merde.Il faut avoir la tête claire, calme, sereine, pour réussir un potager.Il ne faut pas ressasser [ Pobierz całość w formacie PDF ]